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Podcast "Villes en transition"

 

Reportage sur les "villes en transition" : mouvement fondé par l’anglais Rob Hopkins à partir d’initiatives mises en place par des groupes de travail locaux déclinés en différentes thématiques (emploi, eau, biodiversité, énergie…). Ceci afin d’organiser la résilience locale face aux enjeux du changement climatique et de la fin progressive des énergies fossiles.

Fichiers audio de l’emission Terre à Terre (France culture)

Transcription

Ruth Stégassy : On termine l’année par une vision de l’avenir qui nous vient d’Outre-Manche.

Ce matin et samedi prochain, on part explorer les villes en transition. Un mouvement qui a commencé à l’initiative de Rob Hopkins et qui se répand sur toute la planète et même en France. Rob Hopkins est un homme très occupé. On n’est donc pas allé le voir à Totnes où il habite. On a choisit d’explorer Bristol. Ça tombe bien, ça fait le lien avec notre série sur les villes et le changement climatique.

Ruth Stégassy : Peter Lipman vous êtes un des fondateurs de ce mouvement des villes en transition avec Rob Hopkins. Est-ce que vous pourriez nous raconter les débuts, le commencement de l’idée ?

Peter Lipman : Rob enseignait en Irlande. Il donnait un cours de permaculture, et il se trouve que tout près de chez lui vivait un dénommé Colin Campbell. Lui faisait partie de l’association pour l’étude du pic pétrolier (ASPO, Association for the Study of Peak Oil and Gas). Ils habitaient tout près l’un de l’autre. Il est intervenu au cours de Rob et à l’issu du cours, les étudiants étaient complètement abasourdis en disant : « C’est un catastrophe ! Qu’est-ce qui va se passer ? Qu’est-ce qu’on va faire ? » Cela s’est passé il y a cinq ou six ans. Six ans probablement. Donc Rob et les étudiants ont décidés à ce moment-là de voir comment la ville au plan local pourrait faire quelque chose pour réduire notre consommation énergétique et limiter notre dépendance aux combustibles fossiles. C’était donc à ce moment-là un mouvement spontané. Ce n’est plus comme ça que fonctionne Transition aujourd’hui. Donc les étudiants ont réfléchis ensemble. C’est un moment où l’on a travaillé beaucoup avec Internet. Tout ce débat s’est porté sur Internet. Moi, je travaillais en Angleterre pour une organisation qui s’appelait Sustrans (Sustainable Transport, transport durable). Nous étions en train de voir comment, dans les quartiers, on pourrait réaménager les rues. Et si je voulais qu’on réaménage les rues, ce n’était pas simplement pour qu’on refasse un espace social pour les voitures et pour les gens, mais c’est parce que lorsqu’on prend en main sa vie, on voit différemment la manière de voir les choses. On reprend en main son regard sur la consommation énergétique ou alimentaire. Tel était l’exercice. Donc je travaillais sur ce sujet à Kinsale et j’ai contacté Rob : « C’est vraiment intéressant ce que vous faites. On pourrait peut-être travailler ensemble. Et peu après ça, il a décidé de quitter l’Irlande. Il est venu vivre à Totnes où il a rencontré Naresh Giangrande qui travaillait lui aussi sur le pic pétrolier, et qui réfléchissait à la possibilité de transformer nos existences. Et c’est là que Rob a créé Transition pour la première fois. J’étais souvent en contact avec lui et avec mon ami Ben. On sait dit : « Bon voilà, le mouvement a commencé à Totnes, mais maintenant comment faire pour qu’il se répande ? Et après ça, nous avons mis en place le réseau Transition qui est l’organisation qui soutient toutes les initiatives de transition dans le monde entier.

Ruth Stégassy : En fait, c’est passé d’un travail de quelques étudiants à une toute petite ville, Totnes, et maintenant ça arrive dans des villes de la taille de Bristol. Est-ce que ça change quand ça change de taille, d’échelle ?

Peter Lipman : Bristol compte à peu près 400.000 habitants. Ce projet existe dans des villes beaucoup plus grandes : à Los Angeles, par exemple, il y a le mouvement Transition. Imaginez Los Angeles et toute l’agglomération. Ça représente quelque chose qui est plus important que certains petits pays. Donc l’action se fait sur de tout petits périmètres, ou sur d’immenses villes… des îles, des forêts, des régions, des villes… tous les périmètres possibles sont envisageables.

Ruth Stégassy : Comment es-ce qu’on peut dire que Transition towns marche ou ne marche pas ?

Peter Lipman : Tout dépend. Quand on se pose la question de savoir si quelque chose marche ou pas, évidemment cette question là, elle en recouvre beaucoup d’autres. Ça peut être une question de mesure. En d’autres termes, comment est-ce qu’on va mesurer ? Qu’est-ce qu’on mesure ? Est-ce que ce sont des éléments très tangibles ? Par exemple, le dioxyde de carbone émis dans l’atmosphère. Ou alors, est-ce qu’on va mesurer des choses moins tangibles ? Est-ce que cette communauté est heureuse ? Est-ce que les gens se parlent ? Ou alors, parfois, ce sont des critères beaucoup plus individuels. À savoir, est-ce que c’est une communauté heureuse, ou alors est-ce que telle ou telle personne se sent heureuse ? Comment est-ce que chacun envisage son avenir ? Et, pour être très honnête, on ne sait pas. Et, est-ce que ça va marcher ? On ne sait pas non plus. Mais est-ce que ça fait quelque chose ? Ça, oui ! On peut répondre « Oui ». Pourquoi ? Il suffit de voir la vitesse à laquelle le mouvement s’est répandu dans le monde entier. Nous savons que ce mouvement fait quelque chose puisque les gens nous le disent. Ils nous disent l’effet que fait le mouvement Transition sur eux. On le sait aussi parce que des gens qui sont des gens de pouvoir s’intéressent à ce que nous faisons et viennent nous voir. Par exemple, le secrétaire d’État de l’Énergie et du Changement Climatique de Grande-Bretagne, nous a demandé s’il pouvait venir à notre conférence à Londres au mois de mai. Nous avons dit : « Oui, vous pouvez venir, mais pas comme intervenant ! Vous pouvez venir écouter. Mais nous ne souhaitons pas que vous preniez la parole. » Et il a dit : « Mais ce n’est pas comme ça que ça se passe normalement. Moi, je suis secrétaire d’État. » Et on a dit : « Essayons, venez voir comment cela se passe. » Et c’est ce qu’il a fait. Il est venu et il a beaucoup aimé. À telle enseigne qu’il est resté beaucoup plus longtemps que ce qui avait été prévu. Il y avait tous ses aides de camp qui essayaient de le faire partir, mais il était tellement passionné.

Ruth Stégassy : Mais ça, c’est un des principes du mouvement. C’est le fait qu’on a des relations avec les autorités, mais sur les bases qui sont celles du mouvement des villes en transition, et non pas sur les bases habituelles. Alors, est-ce que vous pourriez nous expliquer pourquoi ? Et peut-être nous décrire, maintenant, un peu plus, les principes du Transition towns mouvement ?

Peter Lipman : Nous pensons que pour que les gens comprennent vraiment comment ils peuvent avoir un impact dans le monde, il faut qu’ils aient le sentiment de maîtriser dans une certaine mesure ce qu’ils font, d’avoir une prise sur ce qu’ils font. Or, la plupart des structures qui nous entourent, sont des structures où personnes n’a vraiment de pouvoir et de prise sur ce qu’il fait. On n’a pas le sentiment d’être utile et que notre action aura un effet. Et évidemment aussi, les réactions à ces structures sont de même ordre. Par exemple, si vous voyez des structures de pouvoir beaucoup plus classiques, y compris à gauche, on dit souvent : « Voilà, on n’a pas telle chose et on veut telle chose. » C’est d’ailleurs comme ça que j’ai commencé à fonctionner dans un premier temps. C’est comme ça que je voyais les choses. Or ce que fait Transition, et qui s’éloigne de ça, c’est que ce mouvement dit : « Nous allons rechercher l’autonomie de chacun, tout en parlant toujours avec tout le monde. Avec absolument tout le monde, y compris avec les gens qui sont à l’opposé de ce que nous pensons. Et nous les respecter, parler avec eux, même si nous ne sommes pas d’accord avec eux. Raison pour laquelle nous sommes toujours heureux de parler avec les pouvoirs locaux, les entités locales et le gouvernement. Quitte à ne pas être d’accord. Et cet échange, d’ailleurs, nous espérons qu’il va s’intensifier de plus en plus, car il y a des autorités, des entités, notamment au plan local, qui sont désireuses de travailler avec nous. Il y a même des entités qui ont adopté des résolutions en disant : « Nous devenons une autorité de type Transition. » Alors, on leur a expliqué ce que ça signifiait concrètement, pour qu’ils puissent développer leur propre manière de faire les choses. Tout ceci me ramène donc aux principes fondateurs de Transition. Les principes touchent davantage au processus et à la manière de faire qu’à l’idéologie en tant que telle. Le processus est le suivant : l’hypothèse de base est que tout un chacun peut vraiment, vraiment agir et être agissant quand il est conscient de ses capacités et qu’il peut être en relation avec autrui. Après, reste à savoir comment on met en place le cas qui va permettre à chacun d’utiliser ce pouvoir qui est le sien. Dès lors, Transition est là pour permettre un processus où on s’écoute, où on se comprend, tout en comprenant les réalités concrètes, tangibles qui sont liées au pic pétrolier. Tout est lié à l’énergie ! Notre alimentation est liée à l’énergie. Les combustibles fossiles sont également une source d’énergie. Ils conduisent à un changement climatique du fait de notre utilisation de l’énergie. Il est donc essentiel de comprendre l’énergie. Et il faut également faire en sorte que les humains puissent prendre le pouvoir, prendre leur décision quant à la manière de vivre. Et c’est ça le processus et les principes de Transition… pour l’instant !

Ruth Stégassy : Kyle, vous enseignez la ville durable. Qu’est-ce que c’est que ça ?

Kyle : C’est assez difficile à résumer. Disons que ça concerne la manière dont on aborde nos problèmes d’environnement, de société, de politique ou d’économie. Tous les problèmes auxquels on est confronté en tant que société globalisée, et aussi trouver des modes de vies qui nous permettent de les résoudre. Par exemple, le changement climatique, les questions d’énergie. Les Etats-Unis ont besoin de beaucoup d’énergie fossile pour maintenir leur niveau de vie, leur économie ou leur système agricole. Et c’est pour cela que le Moyen-Orient est constamment sous leur pression. Parce que le pétrole est la ressource principale qui fait vivre les Américains. Mais si nous changeons nos modes de vie, nos façons de produire notre alimentation, beaucoup des ces problèmes perdent en gravité : le changement climatique, nos interventions au Moyen-Orient, nos villes qui sont vraiment hideuses. Aux Etats-Unis, où on est obligé d’avoir une voiture pour aller de la maison au travail, au centre commercial, partout, si on n’a plus de pétrole, ça va être très dur pour les gens. Parce qu’ils vont devoir faire tous ces trajet à pied.

Ruth Stégassy : Pourquoi est-ce que vous êtes venu à Bristol pour continuer à travailler sur ces questions-là ?

Kyle : Je n’ai pas vraiment choisi de venir ici. Ma femme passe un diplôme d’écotoxicologie. Elle étudie l’impact des produits chimiques sur l’organisme. Moi, je peux conduire ma propre recherche n’importe où dans le monde. Et d’ailleurs, partout dans le monde il y a des gens qui travaillent sur ces questions d’environnement et politique, environnement et société, et ainsi de suite. Alors, je peux travailler n’importe où. Et c’est passionnant parce qu’ils ont tous des méthodes différentes, des approches particulières en fonction de leur culture, du système socio-économique dans lequel ils vivent.

Ruth Stégassy : Quel regard est-ce que vous portez sur ce qui se passe ici, et en particulier sur le mouvement des villes en transition ?

Kyle : J’ai regardé un peu ce qui se passe dans Bristol en transition. Il semblerait que ce soit la première initiative de cette taille, à l’échelle d’une ville. Et le mouvement, ici, s’occupe de soutenir des initiatives plus petites dans les quartiers. Ce que je trouve être un très bon rôle à adopter pour Bristol. Mais bon, tout cela est encore assez récent. Je suis allé visiter Totnes qui est vraiment le sommet principal du mouvement et j’ai été très impressionné par tout ce que j’ai vu là-bas. Et quand je suis retourné au Japon, il n’y a pas longtemps, j’ai découvert que Transition Japon avait démarré. Et j’ai passé un certain temps en Californie où je m’occupe de Transition towns. Et il paraît que le manuel des villes en transition a été publié. Il fournit une sorte de panoplie d’outils aux gens pour qu’ils puissent démarrer leur propre processus de transition dans leur ville, village ou autre. Et c’est un ouvrage vraiment, vraiment excellent ! Parce qu’il ne dicte pas de marche à suivre. Il se contente de dire : voici des outils, forgez-vous vous-mêmes les réponses aux questions que vous vous posez dans les situations que vous vous trouvez.

Ruth Stégassy : Qu’est-ce que vous avez trouvé de particulièrement impressionnant à Totnes ? Je n’y suis pas resté longtemps et je n’ai pas tout vu. C’est difficile parce qu’il ne s’agit pas de choses matérielles ou physiques qu’on peut décrire. C’est plus une espèce de processus culturel. Mais une des choses que j’ai trouvée formidable, c’est qu’ils ont là-bas cette forêt comestible. Le fait qu’ils cultivent une forêt et pas une des cultures annuelles classiques. Il faut voir la quantité de culture qu’ils produisent de cette manière. On m’a dit qu’avec le peu de terre qu’ils ont, ils réussissent à séquestrer plusieurs tonnes de CO2 par ce système agricole. Ce qui est vraiment révolutionnaire. Parce que la plupart des systèmes agricoles émettent des gaz à effet de serre. Mais celui là, il les emprisonne, et il produit de la nourriture. Et pas seulement de la nourriture, mais aussi du combustible. Du bois de chauffage notamment. Un système autosuffisant qui se fertilise. Ça, j’ai vraiment trouvé ça impressionnant ! Et aussi d’avoir créé leur propre monnaie (la livre de Totnes), tout un système économique et aussi un système éducatif. Ils font beaucoup d’effort pour enseigner aux gens à transformer nos problèmes en une sorte de situation exaltante, se dire qu’on n’est pas en train d’assister à une dégradation de nos existences mais qu’on tient vraiment une chance de pouvoir résoudre tous nos problèmes, changer tout ce qui ne nous plaît pas. Et ça, c’est vraiment très bien.

Ruth Stégassy : Il y a aussi, peut-être une question d’échelle parce que la première chose dont vous nous ayez parlé à propos de Totnes, c’est une réussite agricole. Et Totnes, effectivement est une toute petite ville. Est-ce que dans une dans une ville plus grande comme Bristol, ou dans des villes encore bien plus grandes comme Los Angeles, il est possible aussi d’envisager une transition vers l’avenir ? Et, est-ce qu’il ne va pas y avoir un problème avec la répartition des humains aujourd’hui dont on sait qu’aujourd’hui plus de la moitié vivent dans des villes ?

Kyle : C’est vraiment très difficile de répondre à cette question. Parce que ça dépende vraiment des villes. Bristol, c’est une ville très compacte qui permet de cultiver la nourriture juste à la sortie de la ville et dans sa périphérie, et donc de maintenir l’alimentation. Mais Los Angeles, par exemple, c’est une grande ville très étalée. Et elle repose complètement sur les énergies fossiles qui permettent de transporte tout ce dont elle a besoin. C’est le modèle par excellence de la pire ville au monde. Mais à Los Angeles il y a aussi beaucoup d’espaces vacants. Par exemple les gens se débarrassent des pelouses, ils commencent à planter des potagers devant la maison. Donc on peut faire pousser pas mal de nourriture là-bas. Sauf qu’à Los Angeles, il n’y a pas d’eau non plus, donc les problèmes sont complexes. Et je pense que les villes ne sont pas conçues pour produire ce qui est nécessaire à la vie mais plus pour produire des tonnes de déchets de ce que nous consommons. Donc il y a un bon potentiel pour être créatif, mais je pense qu’au bout du compte, on a besoin de réduire la taille de nos villes. Quand il y aura moins d’énergie disponible, comment est-ce qu’on va faire pour nourrir les gens ? Pour leur donner de l’eau ? Transporter leurs déchets ailleurs ? Les recycler ? Il y a toutes sortes de problèmes à régler dans notre système de ville. Et je ne crois pas qu’il ait beaucoup de gens qui aient la solution pour quand ça va devenir plus difficile.

Ruth Stégassy : Vous avez dit tout à l’heure que c’était aussi une question culturelle. Vous avez mentionnez le fait qu’aujourd’hui on trouve des villes en transition un peu partout dans le monde, y compris au Japon. Est-ce que vous pensez que dans des cultures très différentes, la traduction de ce mouvement est très différente ou est-ce que vous avez l’impression que là, on a trouvé une sorte de base commune de terrain d’entente sur lequel tout le monde peut se retrouver ?

Kyle : Je pense que le mouvement des villes en transition est bien conçu pour repérer les problèmes et s’y attaquer. Il permet que les gens s’approprient les outils et les utilisent en fonctionne de leur culture, les valeurs et les pratiques qui fondent les lieux dans lesquels ils travaillent. Donc le mouvement transcende les frontières culturelles. Mais en même temps, je pense vraiment, vraiment, surtout avec ce nom « villes en transition », que c’est un pur produit du monde occidental. Donc on verra bien si ça marche pour les produits non occidentaux. Cela dit, beaucoup de gens qui sont conscients des problèmes environnementaux, sociaux ou économiques qui sont les nôtres, comprennent qu’il faut que ça change. Le plus grand défi qu’on a, c’est d’affronter le changement climatique et la crise énergétique. Bon maintenant, il faut y ajouter le chômage de masse qui conduit tout droit à une grande instabilité sociale et politique. Les outils qui sont proposés dans le manuel servent à comprendre ce que sont ces problèmes, pourquoi nous les avons et quelles sortes de questions ont doit commencer à se poser autour de nous, parce qu’au fond, c’est de ça qu’il s’agit. Il s’agit d’aider les gens dans notre entourage à prendre conscience de ces problèmes. À eux ensuite de savoir comment s’y prendre pour les résoudre. On ne leur donne pas des réponses. On leur donne des outils. C’est pour cela que c’est fondamentalement un outil transculturel très puissant.

Ruth Stégassy : Peter Lipman, quand on vous écoute, on pense aux philosophies orientales, et je me demandais quelle est la place du conflit dans votre façon de voir.

Peter Lipman : J’ai étudié la philosophie à l’université. Aujourd’hui, j’aime encore penser à ce que nous sommes, et au fait que ce que nous sommes à l’intérieur a une incidence sur ce qui se passe à l’extérieur. Pas simplement y penser mais ressentir vraiment. Et dans cette pensée que nous avons dans le mouvement Transition, on prend en compte le travail intérieur, on prend en compte l’aspect spirituel de ce que nous sommes. Plus que ça peut se faire dans d’autres cadres politiques classiques. Alors, le conflit, vous en parliez, c’est fondamental. La vie est faite de conflits. Le conflit, il est là, implicite dans toutes les choses que nous faisons. Et si on lutte tellement, et qu’on bagarre tellement dans cette vie, c’est soit parce qu’on esquive complètement le conflit, soit qu’on le reconnaît mais qu’on le qualifie de négatif. On dit le conflit, c’est mauvais. C’est quelque chose qu’il faut éviter à tout prix. Ce qui est une absurdité. Le conflit est inhérent à toute forme de relation. Et c’est pourquoi Transition essaie de transformer le conflit. L’accepter, le reconnaître car il fait partie de la vie, et dire ensuite : « On en fait quoi ? » Parce que le conflit il est porteur d’une énorme énergie. Vous voyez quand les gens sont en situation de conflit, vous voyez l’afflux d’énergie qui se produit qui est à l’œuvre. Et bien, si on est honnête avec soi-même et qu’on n’a pas peur de ce conflit, on peut tout à fait essayer d’utiliser cette énergie. Le conflit n’est pas terrifiant. Il peut être fructueux. Il peut amener à de véritables avancées, et justement le travail de groupe que nous faisons, consiste en grande partie à transformer l’énergie du conflit.

Ruth Stégassy : Sur un plan plus personnel, comment est-ce que le mouvement des villes en transition a changé votre propre vie, votre existence ?

Peter Lipman : Le mouvement a changé ma vie du tout au tout. Est-ce que vous connaissez Edward Saïd ? C’est un Palestinien qui a écrit un très beau livre : Orientalisme. Il a dit : « Sans optimisme, on ne peut pas faire de travail politique utile. » Ce qui est vrai. Mais on peut voir aussi les choses différemment car lorsqu’on fait un travail politique utile, on a de l’optimisme naturellement. Et c’est ce qui s’est passé avec moi avec ce mouvement. C’est-à-dire que j’ai davantage d’optimisme. Et transition m’a permis de faire un travail vraiment très intéressant. Et puis autre chose, qui a été dit par William Morris. Il a fait la distinction entre la besogne inutile qui nous déshumanise, et le bel ouvrage qui nous donne toute notre humanité, qui nous permet de développer notre potentiel en tant qu’humain. Et c’est effectivement ce que je ressens et que j’ai pu vivre grâce à Transition.

Ruth Stégassy : Mais est-ce que vous vous occupez encore de Sustrans par exemple ?

Peter Lipman : Oui ! Mon activité rémunérée se fait justement chez Sustrans. Je suis directeur des politiques. Je consacre beaucoup de temps à Transition mais à titre gratuit.

Ruth Stégassy : Abby, vous vous intéressez à tout ce qui concerne les plantes, et vous participez à plusieurs des activités qui vous relient à ce mouvement des villes en Transition.

Abby : Oui, je suis venue m’installer à Easton, il y a deux ou trois ans maintenant, et depuis je me suis impliquée dans pas mal de choses, en fait. D’abord le mouvement Transition d’Easton et aussi le groupe de permaculture qui se réunit dans un centre social du quartier à Kebele, mais ça c’est autre chose. Le groupe Transition d’Easton est actif depuis la fin de 2007. J’y suis depuis le début. On a commencé par monter un groupe initial. Je ne sais pas si tout ça vous est familier. Non ? Bon. L’idée de base est que vous avez un groupe initial de 5 à 12 personnes qui se réunissent et qui organisent des événements. Ça peut être une projection de film, un atelier de partage de compétences, une soirée. N’importe quoi. L’idée, c’est que ça permette une prise de conscience qui ouvre sur la transition (autour de tous ces sujets liés à l’énergie comme le pic pétrolier, le changement climatique), et de les inscrire parmi les sujets de préoccupation du quartier. À Easton, en fait, on a eu du mal à trouver ce qui pourrait être la place de la transition. Parce qu’il se passait déjà beaucoup de choses dans toutes sortes d’endroits. Il y avait des groupes de jardinages, des cafés de quartier, et d’autres choses dans le genre qui existaient. On avait déjà tout. Ce qui fait que le groupe de Transition a vraiment cherché longtemps avant de trouver quel vide on pourrait éventuellement remplir.

Ruth Stégassy : Pourtant ça paraissait vraiment utile ou nécessaire.

Abby : Et bien, ça aussi, on en a beaucoup discuté. Enfin, oui, on pensait qu’il y avait de la place pour ça. Parce que même s’il se passait déjà des choses, tout n’était pas… Par exemple, nous avons commencé en projetant des films. Et ça, ça ne s’était jamais fait à Easton. Et d’autres des films qui parlaient du pétrole. L’autre chose, c’est qu’on a découvert que les groupes n’avaient aucune relation les uns avec les autres. Donc, nous on pouvait apporter ça. Donner des informations sur ce que chaque groupe Être une sorte de point central pour favoriser les relations.

Ruth Stégassy : Il y a du monde qui est venu ?

Abby : Oui, oui, il y a eu du monde. Au début, on a commencé par essayer de faire venir les groupes déjà actifs à Easton, pour leur expliquer qui on était, ce qu’on faisait, et ce qu’était la transition. Et il y a eu du monde. Même si, bien sûr, on en espérait davantage. Mais je pense qu’attirer les gens sur nos activités, nos événements, c’est beaucoup plus difficile que d’aller les rencontrer là où ils sont. Donc, si on prend ça en compte, c’est plutôt une réussite. Et ensuite, nos projections de films ont très bien marché. Quelques films ont attiré beaucoup de monde.

Ruth Stégassy : Vous disiez qu’il y avait d’autres activités dans lesquelles vous étiez impliquée, entre autres, la permaculture. Et vous avez dit : « … mais c’est différent. » Ce n’est pas complètement différent.

Abby : Non, vous avez raison. La transition, ce n’est pas si différent. La transition vient de là, bien sûr, d’un cours sur la permaculture. Ce sont ses racines. C’est juste que pour moi, ce sont deux engagements bien différents. J’ai suivi un cours de design en permaculture en 2006, et ensuite je n’ai plus fait grand-chose de ce côté-là. Quand je me suis installée à Easton, ça a été l’occasion de renouer avec. Parce qu’il se passait beaucoup de choses. Je me suis inscrite sur un mail-list pour recevoir des informations sur les réunions, les rencontres. J’ai trouvé un groupe avec lequel je m’entendais bien, au centre social du quartier. Et j’y vais régulièrement depuis deux ans. L’activité principale du groupe, ce sont les parcelles jardinées. Je ne sais pas si vous connaissez déjà. Le groupe de permaculture travaille dans un verger et un jardin collectif que le conseil communal nous loue. Nous payons un petit loyer chaque année. C’est ouvert à tous. Chacun peut passer quand il veut. Les jours de travail, il y en a deux par mois. Et faire… toutes sortes de choses : bavarder, cultiver des légumes, et des fruits, participer à la cueillette.

Ruth Stégassy : Deux jours de travail par mois ? C’est très peu.

Abby : Ça semble très peu, mais en fait les gens peuvent venir entre deux séances. On fait un peu ce qu’il y a à faire. Des fois même, des gens passent… En fait, on arrive à tout faire.

Ruth Stégassy : Dans ces jardins partagés, vous faites pousser surtout des légumes ? Surtout des fleurs ?

Abby : On a commencé surtout avec des arbres fruitiers, qui avaient été plantés plusieurs années auparavant. On est parti d’eux et on a planté dessous des oignons, de l’ail. On a fait des terrasses aussi, parce que le terrain est en pente. Donc on a aménagé des terrasses, et elles nous ont permis de planter davantage de légumes. Cette année on a pu prendre un peu plus d’espace, en bas de la pente. Ce qui est très bien. C’est une parcelle beaucoup plus plate. Et là on a fait un potager plus traditionnel avec toutes sortes de légumes, des salades, et ainsi de suite.

Ruth Stégassy : Les arbres fruitiers, c’est important aussi bien pour la permaculture que pour le mouvement des villes en transition ?

Abby : Oui, les arbres fruitiers. Je pense qu’on penche beaucoup vers tout ce qui est pérenne, en fait, dans la permaculture. Et « Ville en transition » soutient cette notion. Par exemple, ils ont organisé une journée de don d’arbres fruitiers il y a deux ans. Et ça, ça a vraiment très très bien marché. À Easton, on a dû donner quelque chose comme deux cents arbres. Les gens les avaient retenus, et ensuite ils sont venus les chercher. Du coup, il y en a beaucoup qui posaient des questions sur la transition. Ils voulaient savoir ce qu’on faisait. Et oui, ils avaient envie de faire pousser des arbres. C’était cool ! Le verger virtuel.

Ruth Stégassy : Pourquoi est-ce que c’est important cette notion de pérennité ?

Abby : Alors, d’abord, les plantes pérennes repoussent tous les ans. On n’a pas besoin de les faire germer à partir de semences. Ni de les nourrir avec des engrais. Tous ces efforts et cette énergie qu’on met dans les plantes annuelles. La permaculture cherche l’efficacité. Un effet maximum pour un minimum d’effort, ou quelque chose dans ce genre. Et les plantes pérennes font exactement ça en terme de croissance. Il y a des gens qui essayent d’utiliser cette capacité à plus grande échelle. Dans les techniques agroforestières, par exemple. Et aussi dans des fermes à permaculture. Ce sera intéressant de voir comment ça se développe à l’avenir.

Ruth Stégassy : C’est la raison pour laquelle les arbres fruitiers qui sont plantés ne sont pas, comme on pouvait le penser, par exemple, des pommiers, mais plutôt des noyers, des châtaigniers, des noisetiers.

Abby : À Bristol, les arbres que nous avons plantés, étaient des fruitiers traditionnels : des cerisiers, des pommiers, des poiriers. Beaucoup d’autres villes en transition ont planté des arbres à fruits secs, comme des noyers ou des noisetiers. Je ne crois pas qu’on ait fait ça ici. Du moins, pas encore. Mais oui, c’est vrai, en permaculture on recherche beaucoup ces arbres-là.

Ruth Stégassy : Ce système des jardins partagés, vous y êtes également très investie, vous l’avez dit. Vous êtes jardinière de métier. Donc, en fait, ce que vous faites, c’est aussi transmettre les savoir-faire.

Abby : Oui, c’est vrai. Aussi bien la permaculture que la transition encouragent le partage des connaissances. Un partage gratuit ! En plus, il y a un autre mouvement à Bristol, la Free Economy. Je crois bien que c’est international. Mais en tous cas à Bristol, c’est très populaire. Eux aussi, ils organisent des sessions de partage de connaissances. C’est vraiment une idée très très populaire. Et je partage ce que je sais faire, gratuitement, aussi souvent que possible. Pour moi, la différence entre le travail, le volontariat, la vie associative et de quartier, tout cela est très mélangé. Je sais que dans certaines cultures il n’y a pas de mot spécifique pour désigner le travail. Parce que le travail, c’est tout ce qu’on fait pour vivre. J’aime beaucoup cette idée. Donc je travaille comme jardinière, je jardine aussi beaucoup dans le jardin partagé, et dans les écoles. Donc, vous voyez, c’est très proche, le professionnel et l’associatif.

Ruth Stégassy : Dans les écoles, qu’est-ce que vous faites ?

Abby : L’année dernière j’ai commencé dans un projet qui s’appelle Growfon : Growing with organic food in open neighbours. Ça a commencé dans les petits jardins, à l’arrière des maisons en ville. Les gens pouvaient se porter volontaires pour jardiner chez les autres. Dix heures, ça leur donnait dix crédits. Et quand ils avaient fait dix heures, ça leur ouvrait le droit à une journée d’action dans leur propre jardin où les autres venaient les aider. Donc, au début, c’était ça, un réseau de voisinage pour s’entraider. Et puis j’ai commencé à faire de l’enseignement pour eux, parce qu’ils ont eu une subvention pour organiser des cours dans les écoles. Il y a une ou deux écoles de Easton qui étaient sur la liste. Et il y avait, je crois, trois enseignants. Et voilà ! On s’est mis à apprendre le jardinage aux enfants, à leur donner des notions de permaculture. On essaie de rester sur des choses très simples. On recycle. Aller là-bas, enseigner, expliquer, ça me plaît énormément. J’aime beaucoup les enfants d’Easton. Il y en a qui n’ont jamais vu la mer, ni la campagne, ni un bois. Les emmener dehors, ne serait-ce que pour ça, c’est un vrai plaisir.

Ruth Stégassy : Quelle est l’importance relative de ces activités ? Par exemple, est-ce que vous avez, à travers ces activités, suffisamment de légumes ou de fruits pour vous nourrir toutes l’année, ou bien est-ce que c’est juste le plaisir de rapporter trois tomates une fois par an à la maison ?

Abby : C’est un peu les deux. Je suis tellement heureuse de pouvoir travailler dans le jardin de mes parents, qui est à une dizaine de kilomètres du centre de Bristol. Là-bas, on a fait un potager avec des serres. On a planté des arbres fruitiers. Depuis quelques années, on plante de tout : des légumes, des fruits. Il commence à y avoir pas mal de choses. Cette année, on a fait vraiment une bonne récolte. On a pu rapporter de quoi se nourrir chez nous.

Ruth Stégassy : Et ça, c’est la famille. Ou bien est-ce que ça fait aussi partie du système de Growfon ?

Abby : Non, ça c’est uniquement la famille. On aimerait ouvrir le jardin dans les années qui viennent. Évidemment. Pour en faire un lieu d’apprentissage. Quelque chose de plus partagé. De moins personnel. Cette année, c’était génial. Je n’ai presque rien acheté, ni en légumes, ni en fruits. J’étais vraiment, vraiment contente. En ce qui concerne les jardins partagés ? Non, ça ne produit pas grand-chose. C’est beaucoup plus un endroit pour se faire des amis, pour apprendre.

Ruth Stégassy : Et vous pensez qu’à l’avenir, ça va prendre de l’importance ? Et que ça va devenir un mode de vie dans lequel les gens pourront s’alimenter eux-mêmes dans une ville ?

Abby : Je pense qu’on peut aller dans cette direction, en tout cas. Oui. De là à dire que tout le monde pourra s’alimenter grâce aux jardins partagés, non. Ce à quoi ils servent, c’est à donner aux gens assez de confiance en eux pour qu’ensuite ils se lancent sur une parcelle louée, ou dans leur jardin derrière chez eux, ou même sur un balcon, dans des bidons ou autres. C’est plus ça. Renforcer la confiance et les connaissances. Easton a plus de mal que d’autres quartiers à Bristol. Il y a très peu d’espaces verts ici. Les jardins sont minuscules. On a un défi plus grand à relever. Plus généralement, je pense qu’à l’avenir, dans un avenir où l’énergie sera rare, les villes vont réduire en taille. Les gens iront s’installer à la campagne. Les villes seront plus petites, plus concentrées. Les propriétés aussi diminueront. Oui, bien sûr qu’il y aura encore des villes. Mais plus petites.

Ruth Stégassy : On a évoqué le pic pétrolier. Qu’est-ce que vous appelez l’énergie nette ?

Peter Lipman : Lorsque l’on extrait de l’énergie, que ce soit du pétrole du charbon ou du gaz, il faut bien sûr de l’énergie pour extraire cette énergie. Et, ce que font les humains, comme les animaux d’ailleurs, c’est qu’on commence par prélever ce qui plus facilement prélevable. Donc lorsqu’on a commencé à forer, pour trouver du pétrole, on a foré dans le désert et le pétrole a jailli. Et donc le retour en énergie par rapport à l’investissement énergétique était de un baril pour cent barils. En bref, il fallait utiliser un baril d’énergie pour en retirer cent. Donc il y avait un énorme excédent énergétique. Si vous voyez ce qu’il se passe autour de vous, tout est possible puisqu’il y a une énergie excédentaire. S’il n’y avait pas d’énergie excédentaire vous seriez à la chasse et à la pêche à glaner votre alimentation. Quand on a peu d’énergie excédentaire, on recherche quoi ? De quoi manger, et encore de quoi manger, et éventuellement de quoi s’abriter. Et quand on a de l’énergie excédentaire, on va avoir des médecins, des comptables, des commerçants, des gens qui font tout un tas de choses, je dirais, non pas inutiles mais secondaires.

Or ces deux cents dernières années on a eu une explosion de cette énergie excédentaire. D’abord avec le charbon, puis avec le pétrole, puis enfin avec le gaz. Et nous avons utilisé cette énergie excédentaire qui a donné le monde que nous avons aujourd’hui, avec tous les problèmes qu’il commence à poser. Mais ce concept dont je parle, c’est bien l’énergie nette. Si vous avez vu la courbe de Hubbert, qui donc se présente sous la forme d’une distribution normale, vous atteignez un pic lorsque vous utilisez la moitié de l’énergie disponible et ensuite il y a une décroissance. Alors, cette courbe concerne l’énergie brute. Or nous avons quasiment atteint le pic pétrolier ce qui veut dire qu’on a utilisé la moitié de l’énergie. Mais c’est la moitié qui était facilement accessible. Cette moitié qui était juste sous terre, dans le Texas ou dans le désert en Arabie. Ce n’était pas le pétrole qui est caché sous la calotte glacière. De sorte qu’aujourd’hui le rapport entre l’énergie nette et l’énergie brute n’est plus de un à cent mais de un à quinze, ou de un à dix. Vous appliquez ça maintenant à la courbe de Hubbert. Ça veut dire que nous sommes maintenant au pic, donc on a utilisé la moitié de l’énergie brute, certes, mais nous avons beaucoup moins d’énergie nette parce que celle qu’on doit maintenant aller chercher, elle est beaucoup plus difficile à aller récupérer. Donc, lorsqu’on arrive au pic, on a utilisé la moitié du total de l’énergie brute, on a en fait utilisé les trois quarts de l’énergie nette, utile. De sorte que d’un coup, non seulement on a moins d’énergie disponible mais qu’en plus elle est plus difficile à aller extraire.

Donc si on veut avoir des énergies renouvelables, il faut avoir en plus ce gaz encore disponible pour aller chercher l’énergie qui sera nécessaire pour construire les infrastructures de ces éoliennes, par exemple. Voyez l’Espagne. La moitié de leur électricité est venu de l’éolien, il y a deux semaines. Jamais un autre pays n’a fait autant. Certes, mais toute l’infrastructure de l’éolien a été créée grâce au pétrole. Car le transport et les infrastructures reposent sur le pétrole. Est-ce que nous aurons encore suffisamment d’énergie nette encore disponible pour mettre ne place les infrastructures qui vont permettre de soutenir les renouvelables ? C’est extrêmement important. Or nous ne connaissons pas grand-chose en matière d’énergie. Nous commençons tout juste à comprendre la question, dont nous n’avons pas encore les réponses. Et, si vous voyez, cette question de l’énergie nette, elle nous mobilise de plus en plus chez Transition. Voyez aussi l’exemple du Royaume-Uni. Tout le monde dit : « Vive le TGV ! Le train à grande vitesse, c’est merveilleux ! » En France, il y en a partout. Mais c’est complètement absurde. C’est ne pas prendre en compte les réalités de l’énergie. C’est que la vitesse est fonction de la résistance à l’air. Plus on va vite, et plus la résistance est forte. Dans un tel contexte, l’efficacité énergétique du TGV est absolument exécrable par rapport à un transport à vitesse classique. Si nous n’avons plus d’énergie nette, on ne pourra plus s’offrir le luxe de ce train à grande vitesse. Ça fait un drôle d’effet, ça donne l’impression qu’on essaie de trouver un remède à nos difficultés en appliquant justement ce qui a été la source du problème. Et effectivement des problèmes qui sont solubles vont finir par devenir des problèmes définitivement insolubles si on ne voit pas les choses différemment.

Certains disent que nous avons déjà franchi le Rubicon et que la solution est déjà impossible et hors de portée, mais bon, puisque nous y sommes, essayons de limiter les difficultés au maximum. Alors, quelle est l’histoire culturelle qui sous-tend tout ça ? C’est quoi cette narrative ? Cette façon de nous voir ? Quelque chose dont on n’est pas forcément conscient. Surtout ici en Occident. Il y a toute une trame culturelle qui tourne autour du mythe du progrès. À savoir que l’on pense être capable éternellement de relever tous les problèmes qui se posent à nous et que donc la vie va forcément s’améliorer encore, et encore, et toujours. Il suffira de quelques petites améliorations technologiques. Mais il y a toujours un revers de la médaille. Or, le problème avec ce mythe du progrès, c’est qu’il y a également l’autre versant de la chose qui est le mythe de l’apocalypse, que l’on craint l’apocalypse. Et ces deux éléments, ces deux polarités sont toujours présentes. On l’a vu dans le marxisme, on l’a vu dans le christianisme. Cette espèce de narrative avec ses excès. Qu’elle soit présente, cette forme narrative ne me gêne pas en tant que telle. Ça fait partie de notre histoire. Nous avons besoin d’histoires et de récits pour élaborer une histoire. Par contre, ce qui m’inquiète dans la société occidentale, c’est que nous avons très très peu d’histoires qui sous-tendent justement notre pensée. Il y a ce mythe… un ou deux peut-être… vraiment très peu. S’il y en avait davantage, on verrait peut-être notre monde comme un monde de contradictions… un monde où l’on peut essayer différentes solutions pour voir ce qui marche, au lieu d’être dans ce monde où nous disons : « Voilà, ça, c’est la solution, on va l’appliquer, et ça va marcher. »

Ruth Stégassy : À ce point Peter Lipman, on hésite entre les histoires qu’on a envie de vous demander pour la suite. Il y en a deux, me semble-t-il. Une qui nous mène encore plus près de l’apocalypse, c’est l’histoire du changement climatique. Et l’autre histoire, qui pourrait être celle d’une issue plus heureuse, c’est : « Qu’est-ce qu’on peut faire pour sortir de tout ça ? »

Peter Lipman : Je pense que les deux histoires ont besoin l’une de l’autre. On ne raconte pas l’une sans l’autre. Alors, pour ce qui est du changement climatique, si l’on réfléchit à l’histoire des vingt dernières années, il est intéressant de voir que tout ce qui a été annoncé par les scientifiques s’est avéré erroné, non pas parce que le changement climatique n’existe pas mais parce que les choses se sont détériorées encore plus vite que ce qu’ils avaient prévus. Lorsqu’on parle avec cette communauté scientifique, c’est étonnant de voir à quel point ils sont affolés. Totalement effrayés. Et je pense que si nous poursuivons sur notre lancée actuelle, nous sommes dors et déjà dans une situation irréversible en matière de changement climatique. C’est une évidence. On a peut-être d’ailleurs atteint le point de non retour en matière de catastrophes. Et si nous avons franchi ce point, il y aura des catastrophes sans aucun doute. Nous vivrons dans un monde où il y aura beaucoup moins d’espèces, et beaucoup moins de complexité. Le changement climatique est un très grave problème, mais ce n’est que l’un des problèmes que nous rencontrons.

Quand une espèce, en l’occurrence la nôtre, utilise tant la photosynthèse, on voit bien que le changement climatique n’est qu’un indicateur du fait que le système est sous tension et sous stress. Il n’y a pas que le changement climatique. Il y a d’autres éléments cruciaux dont on dépend. Par exemple, le cycle de l’azote, le niveau d’acidité dans les océans. Et les spécialistes nous disent que nous avons déjà franchi le seuil de l’infranchissable sur un certain nombre de ces critères. Alors, ce qu’on voit ici, c’est que nous avons des indicateurs qui nous montrent que le système est sous stress. Et les phénomènes se manifestent à différents niveaux. D’où la question : Comment réagir intelligemment ? Comment prendre cette menace extraordinaire sans pour autant baisser les bras en disant « Tant pis ! On va faire la fête. Après moi le déluge. » ? Non, il s’agit d’agir intelligemment. Et pour se faire il faut d’abord commencer par être honnête et reconnaître le danger dans lequel nous nous sommes mis, nous, et les autres espèces. Nous, j’entends par là aussi la beauté, la complexité. Et je crois qu’il faut commencer par faire le deuil et ressentir la tristesse, le profond chagrin de tout ce qui s’est fait. Et sauf à avoir vécu ce chagrin, on ne peut pas vraiment le comprendre, comprendre l’ampleur de la catastrophe.

Ensuite, de cette tristesse, peut surgir enfin une passion, une volonté de transformer l’énergie. Une véritable passion qui dit que nous ne pourrons changer les choses que si nous travaillons avec les autres parce que nous sommes un animal social. Or, bien souvent, on va travailler avec quelqu’un de sa rue ou de son quartier. Parfois à un échelon plus vaste. À l’échelon international, par exemple. Mais en tous cas, il faut faire quelque chose. Et c’est en changeant les choses que l’on développe, et notre énergie, et notre pouvoir d’agir. Ce qui est assez étonnant, c’est que l’ampleur du problème devient alors plutôt une sorte de libération. On se dit : « Ce n’est pas quelque chose que je peux résoudre à moi tout seul, je ne sais d’ailleurs même pas si le problème est solvable, mais en tous cas, on peut faire de son mieux. » Et au moins moi le soir lorsque je vois ma fille de douze ans endormie, et qui lorsqu’elle dort a encore aujourd’hui ce visage tellement innocent, je sais à quel point elle m’admire et me fait confiance, et je la regarde dormir et je me dis : « Tout ce que je vais pouvoir te dire un jour, c’est : j’ai fait tout mon possible ! »

Fin de la première partie.

 
 
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Grez en Transition Dernière modification 11 juillet 2017 Plan du site